ZOOM - Ecrit par admin le Samedi 10 mai 2008 10:08 - 0 Commentaire

La corruption, doucement, doucement…

Le temps des loups.shewolf-75a46.jpg
Par D.Benchenouf

De nombreux observateurs ont soutenu, et persévèrent dans leur version que les évènements d’octobre 88 ont été une révolte populaire spontanée.

Ces émeutes violentes de la jeunesse algérienne, dans presque toutes les régions du pays ont pourtant été délibérément provoquées par des clans du régime pour contraindre le président Chadli Bendjedid à renoncer aux réformes politiques qu’il avait décidé d’entreprendre.

Chadli Bendjedid avait compris que le système politique hérité de Boumediene était devenu totalement inopérant.
Mais s’il avait réussi à remiser tous les aménagements « socialistes » du précédent régime, il lui restait à imposer aux puissants apparatchiks du Parti unique et des organisations de masse, une refonte du système politique et à amorcer une perspective de multipartisme. La nomenklatura ne l’entendit pas de cette oreille et manifesta des signes de farouche opposition. Ces apparatchiks, qui s’étaient prélassés, pendant 35 années, à l’ombre d’un socialisme à deux vitesses et qui savaient qu’ils ne seraient plus rien si une véritable démocratie s’installait dans le pays, allaient perpétrer froidement un complot dont ils évaluèrent mal les retombées, et qui se retournera contre eux. Ils s’attelèrent à provoquer des pénuries de biens de consommation courante, à fomenter des grèves sauvages, à distiller des rumeurs de coup d’état imminent.

Le président Bendjedid multipliait les déclarations et les appels du pied à une population dont les aspirations à une vie meilleure s’étaient calcifiées sous les effets mortifères du monologue et des pratiques d’un régime qui avait tout sclérosé. Dans chacun de ses discours avant octobre 88, le président Bendjedid appelait la société à se prendre en main, à s’organiser et à refuser la fatalité. Le discours dit du « boucher » en fut le plus explicite. Il y désignait, dans des allusions à peines voilées, le parti unique comme le principal obstacle à une refonte politique. Mais le président Bendjedid agissait dans une totale improvisation, sans tenir compte de la complexité de la situation, péchant par un excès d’assurance, par une méconnaissance inouïe du propre sérail où il trônait.
S’il faut lui reconnaître le mérite d’avoir été le seul président algérien à avoir compati aux souffrances de la population, d’avoir maté les officiers supérieurs de l’armée, d’avoir envoyé d’autorité les plus remuants d’entre eux à la retraite, d’avoir mis un frein à leurs excès, d’avoir totalement réorganisé la redoutable sécurité militaire et de l’avoir neutralisée, il faut lui imputer néanmoins le tort d’avoir impulsé un libéralisme de bazar, d’avoir mis en place un système de rente organisé en territoires de chasse et en monopoles, au profit d’une nouvelle caste de profiteurs et d’opportunistes, issue en partie de sa propre famille et de sa propre clientèle.
Les ouvertures économiques, et même celles qui ont consisté à mettre fin aux privations honteuses dont souffrait la société d’en bas, n’ont rencontré aucune résistance auprès des apparatchiks du FLN, parce qu’ils furent parmi ceux qui en profitèrent à outrance. Ils voulaient bien d’une libéralisation de l’économie, puisqu’elle leur profitait directement et substantiellement, mais ne voulaient pas de l’instauration d’une véritable démocratie, parce que celle-ci aurait signé la fin de leur main mise sur le pays. Ils voulaient le beurre et l’argent du beurre.
La nouvelle ère de consommation débridée inaugurée par Chadli Bendjedid, après plus de trente ans de privations des biens de consommation parmi les plus élémentaires, allait devenir une source d’enrichissement intarissable pour tous ces barons du régime. C’est à ce moment là que les fameux monopoles se mirent en place. Ceux de « Monsieur Blé », de « Monsieur médicament », de « Monsieur Bierre » etc..
Les Algériens sont passés d’une période de quasi disette, où ils rêvaient d’une bouteille de Coca ou d’un Jean, à celle d’un marché qui regorgeait de tout, mais qui était sous la coupe d’une bourgeoisie sortie toute casquée des basques du régime, avec l’argent des banques publiques. Un marché et une organisation faits sur mesure pour enrichir des arrivistes sans scrupules et qui raclaient tout ce qu’ils trouvaient dans les stocks déclassés d’Europe et d’Asie, y compris des produits avariés, pour s’enrichir sur le dos de la « populace ».
En l’espace de trois années, et à l’ombre de délits d’initiés, de lois taillées sur mesure et de magouilles en tout genre, comme l’affaire de la dette russe, des fortunes colossales se construisirent. Chadli Bendjedid, tout à son enthousiasme de refaire l’Algérie, ne s’était pas rendu compte qu’il était devenu l’instrument docile de prétendus conseillers et amis qui allaient le mener à sa perte, et l’Algérie avec lui.
Parmi cet aréopage de « brillants conseillers », Larbi Belkheir, dit le Cardinal, fut le plus retors, et le plus nuisible. Jouissant de la confiance aveugle du Président, ce général, qui était devenu l’homme le plus puissant du pays, et qui cachait sa véritable nature derrière des manifestations de soumission et de servilité au président, à sa famille et même à sa belle famille, avait trouvé une méthode, déjà éprouvée, d’arriver à ses fins. Il suggérait des décisions d’une extrême gravité au président, en lui faisait croire que c’étaient les siennes. Il faisait même mine de s’émerveiller devant tant de perspicacité. Des témoins qui ont assisté à des discussions entre les deux hommes ont rapporté que Larbi Belkheir était passé maître dans l’art de dissimuler l’ascendant qu’il avait pris sur le président en le persuadant qu’il était son sujet et son admirateur. Il fut, de l’avis de tous ceux qui fréquentaient le cercle présidentiel, le mauvais génie de Chadli Bendjedid. Il fut le principal artisan du consensus sur le partage de la rente entre les principaux barons du régime et s’arrogea lui-même un droit de cuissage sur des opérations d’importation de grande envergure. Ses relations avec des services étrangers et les facilitations qu’ils lui ont accordées, ainsi qu’aux membres de son clan, pour l’exfiltration et le blanchiment des fortunes qu’il avait placées en Europe, rendent encore plus haïssable cet homme que l’Histoire retiendra comme l’un des fossoyeurs de l’esprit de novembre.
Les émeutes d’octobre 88 dépassèrent de très loin le cadre qui leur avait été imparti par les comploteurs. Partout, et spontanément, les sièges du parti FLN furent attaqués et dévastés en premier. Plusieurs résidences de ces privilégiés furent saccagées. Au bout de quelques jours de colère sans frein d’une jeunesse qui disait par la dévastation toute sa haine du régime, le pays en était arrivé à une situation d’insurrection généralisée. Mais, en l’absence de leaders charismatiques, cette révolte, qui aurait pu devenir une révolution sociale et politique, dégénéra en jacqueries. L’aéroport d’Alger, et presque toute la flottille d’Air Algérie, avaient été littéralement réquisitionnés par le régime. Des milliers de familles de responsables politiques et militaires étaient évacuées, dans la précipitation, vers leurs résidences de Paris et d’ailleurs, dans une ambiance qui n’était pas sans rappeler le départ des pieds noirs en 1962. Jamais, depuis l’indépendance du pays, ces satrapes qui avaient confisqué la volonté populaire à leur seul profit, qui avaient usé et abusé de privilèges exorbitants, n’avaient été si près de la porte de sortie.
La seule force qui fut capable de fédérer et de récupérer la colère de la jeunesse, quatre jours après le début de la révolte, de la canaliser vers une attitude plus politique et moins anarchique, fut celle des islamistes. Les mosquées étaient devenues des QG de l’insurrection. Des leaders sortis de nulle part s’imposèrent aux émeutiers. Un discours d’une haute teneur politique prenait le pas sur les vociférations et la dévastation.. Les pillages et les saccages commencèrent à s’estomper, pour laisser la place à une implication réellement citoyenne de la jeunesse. Des marches très bien encadrées, avec des mots d’ordre, des banderoles, s’ébranlèrent à Alger, à Oran et à Sidi Bel Abbès. Les émeutiers s’étaient mus en manifestants qui savaient ce qu’ils voulaient. Ils exigeaient l’instauration d’un régime démocratique, d’une liberté de la presse, d’élections transparentes et pluralistes. Le complot qui visait l’instauration d’un climat social anarchique pour faire reculer le président Chadli tournait à la catastrophe pour ses initiateurs. La réaction ne se fit pas attendre. C’est à ce moment précis, parce que le mouvement de colère se politisait et qu’après la flambée de colère, des revendications hautement politiques se faisaient jour, que la sécurité militaire reprit du poil de la bête. C’est à ce moment que les méthodes de subversion et de manipulation se frayèrent un passage et se ménagèrent le rôle qu’ils continuent de jouer jusqu’à aujourd’hui. Larbi Belkheir, Khaled Nezzar et d’autres généraux persuadèrent Chadli Bendjedid de donner la troupe, pour éviter, lui affirmaient-ils, au pays de sombrer dans l’anarchie. Au moment où les manifestations politiques avaient pris le pas sur les jacqueries. Des agents provocateurs qui avaient infiltré la foule poussèrent des jeunes à tuer des policiers. Des bandes, dirigées de main de maître par des agents de la SM s’attaquaient aux magasins des sociétés nationales. Des hommes cagoulés, à bord de voitures banalisées, qui n’ont jamais été identifiés, tirèrent simultanément sur la foule et sur les soldats qui se trouvaient en face, à Bab El Oued, lors de la grande marche organisée par le FIS naissant. Ce fut le carnage.
La troupe avait reçu l’ordre de tirer sur les manifestants. Elle le fit à la mitrailleuse lourde. 5OO jeunes furent tués. Plus de deux mille furent estropiés.
La révolte fut matée. Le président Chadli Bendjedid, lança un appel à la population, avec des sanglots dans la voix, et des larmes au bord des yeux. Ses conseillers lui avaient fait franchir le Rubicon. Dans le discours pathétique qu’il faisait à la nation, il promettait une démocratisation du système. Deux jours plus tard, le FLN organisa des marches « spontanées » de soutien au président. Manière de se remettre en selle. Le demi millier de jeunes qui furent assassinés par le régime a été passé en perte et profits. Ceux qui avaient tramé le complot retournèrent à leurs magouilles, comme si rien ne s’était passé. Pour eux, ce ne fut qu’un épisode sans réelle importance et les morts n’étaient que des voyous. Pour le peuple, ces jeunes devinrent « chouhadas Bab El Oued ». Dès lors, plus rien ne serait comme avant. Mais la mort qui s’était abattue sur les enfants du peuple allait prendre ses quartiers dans le pays. Les « Chouhadas » d’octobre 88, dont le nombre avait semblé effarant pour les algériens, n’étaient que l’annonce relativement minime de l’effroyable carnage et de la folie meurtrière qui allaient endeuiller le pays tout entier.


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