Actualités - Ecrit par admin le Samedi 31 mai 2008 9:57 - 1 Commentaire

Les tensions sociales en Algérie : une gouvernance à revoir

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par Abderrahmane Mebtoul *

Dans ces mêmes colonnes du Quotidien d’Oran, depuis plus de trois années, j’ai attiré l’attention des pouvoirs publics sur l’urgence d’éviter le divorce Etat-citoyens, du fait d’une relative aisance financière et une relative régression économique et sociale avec une nette détérioration du pouvoir d’achat et une corruption socialisée remettant en cause la cohésion sociale : un Etat riche, mais une population dans sa majorité de plus en plus pauvre, fruit de l’incohérence des politiques économiques et sociales de l’indépendance à nos jours, croyant que le développement s’assimile aux dépenses monétaires et aux réalisations physiques sans se préoccuper des coûts et des véritables impacts.(1)

Du point de vue culturel, nous avons assisté successivement à la naissance du Rai qui exprimait le désespoir de la jeunesse en chansons, puis des tristes spectacles des hittistes (ce qui portaient les murs), puis aux harraga, et comme suite logique aux violences sociales. Ce qui s’est passé à Ghardaïa et à Oran, sans préjuger de certaines manipulations et de certaines destructions injustifiées, traduit le désespoir de la jeunesse face à un avenir de plus en plus incertain, alors que certains responsables se complaisent dans une autosatisfaction en déphasage totale avec les réalités sociales. Les discours souvent contradictoires traduisant une cacophonie dans l’information gouvernementale, la télévision officielle (les trois chaînes étant des copies conformes) et les institutions mis en place continuent de fonctionner sur les vieux schémas du passé, minimisant les mutations tant internes de la société algérienne et que les nouvelles mutations mondiales (1). Or, à vouloir perpétuer les comportements du passé, l’on risque de reproduire une vision périmée avec des tensions sociales croissantes. Le problème essentiel, de mon point de vue, c’est que les pouvoirs publics algériens n’ont jamais abordé d’une manière sereine, alors qu’il est déterminant pour l’avenir du pays, le rôle de l’Etat à travers des réseaux nouveaux crédibles, les dernières élections tant locales que législatives ayant traduit une très forte démobilisation, plus de 70 % des populations ne faisant pas confiance aux partis et à leurs réseaux, souvent des appendices instrumentalisés, dits de la société civile. Cela renvoie à la problématique de la refonte de l’Etat, le juridisme devant pas être une fin en soi, les pratiques sociales pouvant contredire des textes si louables soient-ils, devant prendre en considération le couple contradictoire, préservation de la rente/approfondissement des réformes à travers la stratégie des différents acteurs politiques, économiques et sociaux tant internes qu’externes durant cette période difficile de transition. Car, l’économie algérienne n’est actuellement ni une économie étatisée, ni une véritable économie de marché étant dans l’interminable transition depuis plus de 30 années expliquant les difficultés de la régulation tant politique, sociale qu’économique. Car le compromis des années 2008/2015 devra donc concilier l’impératif de productivité et la cohérence sociale, les principes d’une société ouverte et le devoir de solidarité, en un mot l’efficacité et l’équité. C’est dans ce cadre que le rôle de l’Etat important en économie de marché est double : favoriser l’efficacité économique pour une croissance durable reposant sur l’entreprise, atténuant le poids de la rente, Sonatrach, pouvant être assimilée à une banque, et garantir le principe de justice sociale.

Mondialisation et nouveau rôle de l’Etat

La nouvelle politique économique devra être marquée en ce début du XXIème siècle par l’innovation, évitant qu’une économie qui produit la richesse ne détruise les liens sociaux dans un univers où la plupart des structures d’encadrements (familles, religion, svndicats) sont faibles, surtout en Algérie, où bon nombre d’organisations sont des appendices bureaucratiques sans impacts de mobilisation, mais monnayant leurs soutiens contre une fraction de la rente. La nouvelle politique socio-économique devra tenir compte de l’adaptation aux mutations mondiales irréversibles. Les négociations futures avec l’Organisation mondiale du commerce et les Accords pour une zone de libre-échange avec l’Europe, applicable depuis le 01 septembre 2005, doivent correspondrent aux avantages comparatifs des pays du Maghreb dans leur ensemble. Car je pense fermement que l’Algérie ne dispose pas d’autres alternatives que l’adaptation à la mondialisation dont, comme je l’ai souligné en introduction, les espaces euro-maghrébins, arabo-africains et euro-méditerranéens constituent son espace naturel(2). Prétendre que la mondialisation aliène le développement du pays et les libertés, c’est ignorer une évidence : sans insertion dans l’économie mondiale, l’Algérie serait bien davantage ballottée par les vents des marchés avec le risque d’une marginalisation croissante. C’est que la nouvelle politique économique doit être marquée par l’adaptation à l’universalisation de l’économie de marché, le commerce international n’étant pas un jeu à sommes nulles.

L’ouverture peut être douloureuse à court terme car elle impose des changements mais elle est bénéfique à moyen et long terme. Il s’agit de prendre en compte cette nouvelle économie dominée par le consommateur mondial et arbitrée par les marchés financiers. La compétition dans une économie globale fait que chacun a le monde pour marché et tous les consommateurs pour clients. La traduction d’un monde ordonné autour de la production est largement dépassée. Et l’introduction en lice de l’Inde et surtout de la Chine dans le commerce mondial représente une vraie révolution, caractéristique de l’unification des conditions de production dont la valeur ajoutée augmente mais dont les distances entre la production et la consommation diminuent avec la révolution dans le domaine du transport et des télécommunications. La libéralisation des mouvements de capitaux transgresse les frontières géographiques.

Il y a lieu de revoir les concepts erronés de politique industrielle et d’imaginer une nouvelle politique de l’industrie, voire de l’entreprise. Car à l’intérieur des entreprises, se mettent en oeuvre de nouveaux modes d’organisation éloignés du taylorisme, des grosses sociétés avec leurs lourdeurs bureaucratiques, fondés sur le raccourcissement des chaînes hiérarchiques, sur l’amélioration de la qualification, sur l’implication des personnes, sur la décentralisation interne et la gestion prévisionnelle des compétences. La conception passée sur une superposition forte entre secteur public, entreprise publique, monopole, activité limitée du territoire national doit faire place à l’efficacité de gestion, à la concurrence des services collectifs. Il s’agit de soumettre l’Etat au principe d’efficacité par une plus grande rigueur budgétaire, lutter concrètement contre la corruption démobilisant la société qui n’a plus de repères de valeur, en lui imposant dans son organisation, ses méthodes et son fonctionnement des changements pour éviter la dégradation relation Etat-Citoyens.

Le devoir de l’Etat : la cohésion sociale
à travers de nouveaux réseaux

Actuellement, l’Etat dépend trop des corporations rentières, ce qui conduit à un éparpillement et un accroissement des dépenses de l’Etat qui ne sont pas proportionnelles à leur efficacité. Cependant, pour éviter les effets pervers du marché, l’action régulatrice de l’Etat est nécessaire pour assurer la cohésion sociale. La pérennité de l’Etat implique de nouvelles formules et n’y a pas de citoyens sans projet social. Performance économique et contrat social implicites ou explicites sont liés afin de réduire le fossé entre le fonctionnaire et le citoyen, l’élu et le citoyen, en impliquant davantage les organisations de la société civile et introduire un dialogue social permanent avec toutes les organisations représentatives. C’est que la société algérienne a vécu sur un modèle égalitaire simple, l’Etat propriétaire gestionnaire régentant l’ensemble de l’activité économique et sociale, réduction des inégalités, développement des prestations sociales pour tous, bien que certains contestent que ce modèle ait été équitable. Mais d’une manière générale, ce compromis est remis en cause avec l’évolution d’une société plus ouverte, plus individualiste exigeant des traitements plus personnalisés, avec comme toile de fond une croissance plus sélective. De ce fait, cela remet en cause le traitement statistique global qui correspond de moins en moins à la réalité plus complexe, supposant d’ailleurs une structure d’information indépendante du Gouvernement. La société de marché incitant naturellement à plus d’efforts et de dynamisme et la solidarité dans la compétition implique de cesser d’exclure sous peine de devenir une société de décadence. Ainsi, les problèmes doivent être absorbés différemment, et cela passe par une réflexion collective sur la justice au sens sociétal. Car le lien est fort entre justice et équité afin de dépasser la conception commune aujourd’hui qui prédomine d’injustice, encore qu’il n’existe pas de justice et d’équité absolue. L’universalité de la justice n’existant pas, elle dépend du moment daté et du mouvement historique. Une société dynamique en forte croissance offre des espoirs individuels plus grands en tolérant certaines inégalités qu’une société dont l’économie en stagnation où l’avenir est incertain. Paradoxalement, en dynamique, certaines inégalités à court terme profitent aux plus défavorisés à moyen terme si l’on respecte les droits fondamentaux.

Dans un tel contexte, il faut identifier les inégalités qui doivent être combattues (inefficaces et injustes) et trouver le niveau acceptable d’inégalités nécessaires pour assurer le dynamisme de l’économie. Il ne sera plus question de la simple égalité d’accès à des prestations banalisées mais l’équité par la discrimination positive privilégiant le renforcement des relations professionnelles, la relance des négociations collectives branche par branche grâce à de nouvelles méthodes de travail fondées sur l’innovation continue. Dans ce cadre, afin de réaliser la symbiose entre l’efficacité économique et l’équité, il me semble important d’agir sur trois leviers complémentaires à savoir une politique axée sur une nouvelle politique de l’emploi et des salaires liés à une éducation de qualité qui doit être la priorité des priorités (flexibilité et sécurité) ; une nouvelle politique de la protection sociale et enfin une nouvelle politique fiscale.

En ce qui concerne l’emploi, la politique passée et actuelle a été de préférer la distribution de revenus (salaires versés sans contreparties productives) à l’emploi, c’est-à-dire contribuant implicitement à favoriser le chômage, en n’oubliant jamais cette règle économique d’or que c’est l’entreprise qui créée des emplois à valeur ajoutée. Aussi s’agit-il de modifier les pratiques collectives et réduire les à-coups sur l’emploi en accroissant la flexibilité des revenus et des temps de travail par une formation permanente pour permettre l’adaptation aux nouvelles techniques et organisations. La solution la plus sûre est de s’appuyer sur la qualification, la professionnalité des salariés allant de pair avec la spécialisation internationale de l’économie. L’avenir est dans les gisements importants d’emplois sur les activités de services, des emplois de proximité ce qui impliquera le développement important dans les années à venir des services marchands rendus nécessaires par l’élévation du niveau de qualification. Pour cela, une place importante doit être donnée à la négociation collective où l’Etat se confinera à son rôle en matière de minima de salaires et de grilles de classifications professionnelles et d’introduire des incitations comme celui d’abaisser les cotisations sur les bas salaires afin de diminuer les coûts relatifs des emplois. Cependant, en allégeant les charges, il faudra mesurer le prix de cet effort de redistribution par les actions ciblées de solidarité nationale en évitant de décourager les activités économiques. D’une manière générale il y a urgence d’un système d’éducation évolutif s’adaptant à la nouvelle conjoncture internationale par des réformes depuis le primaire jusqu’au supérieur, en passant par la formation professionnelle par une formation permanente afin d’éviter des diplômés chômeurs avec la baisse du niveau, et donc améliorer la qualité : c’est que la majorité des salariés n’ont pas à ce jour bénéficier de formation professionnelle. Dans le cadre de l’amélioration de la qualité qui s’est nettement détériorée, il est souhaitable une décentralisation de la gestion de l’éducation d’une manière globale, afin de faire jouer la concurrence régionale et son adaptation aux besoins de la société. Le deuxième axe celui d’une nouvelle gestion de la sécurité sociale favorisant l’emploi et la cohésion sociale. Car force est de reconnaître, qu’avec la baisse de la salarisation due à l’accroissement du chômage, cela pèse sur le compte de la sécurité sociale et par la présence à la fois des dépenses de transfert et leur mode de financement, le déficit étant couvert par des prêts à moyen terme qui sont supportés sur les générations futures. Aussi, la pérennité du système risque d’être menacée à moyen terme et nécessite de profondes réformes structurelles. Le non paiement des retraites les années passées et peut-être futures, si la panne dans le développement persiste, doit nous faire réfléchir par des mesures pérennes et non conjoncturelles. D’une manière générale, ce n’est pas un changement d’assiette des prélèvements qui résoudra les problèmes, mais dans la maîtrise de la dépense aussi bien la dépense globale que la dépense remboursée, car dans cette sphère spécifique, celui qui consomme n’est pas celui nécessairement celui qui finance, et cela n’est pas neutre pour l’activité productive. Aussi, l’ensemble des dépenses de la sécurité sociale ne doit pas croître, en volume, plus vite que la croissance du produit intérieur brut (PIB). Cette rationalisation des dépenses ne saurait signifier restriction aveugle afin de permettre de couvrir les besoins des plus démunis, supposant des enquêtes ciblées sur le terrain, l’actuelle politique étant inefficace malgré que 10 % du PIB soient consacrés aux transferts sociaux. Enfin, dernier axe, une nouvelle politique fiscale car le système d’impôt est au coeur même de l’équité, mais l’impôt pouvant tuer l’impôt, car il modifie l’allocation des ressources réalisées. Le niveau de l’impôt direct dans une société mesurant le degré d’adhésion de la population, il s’agit d’imaginer un système fiscal efficace qui doit trouver le moyen de prélever des recettes en perturbant le moins possible les mécanismes qui conduisent à l’optimum économique et s’articuler autour des prélèvements faiblement progressifs sur des assiettes larges, ce qui n’altérerait pas nécessairement leur caractère redistributif.

En bref, l’handicap majeur de toute société est l’intervention autoritaire, vision du passé, des pouvoirs publics avec une bureaucratisation croissante. Or, le but du bureaucrate est de donner l’illusion d’un gouvernement même si l’administration fonctionne à vide, en fait de gouverner une population infime en ignorant la société majoritaire. Nous aurons ainsi une triple conséquence : 1ère conséquence : une centralisation pour régenter la vie politique, sociale et économique du pays ; 2ème conséquence : l’élimination de tout pouvoir rival au nom du pouvoir bureaucratique ; 3ème conséquence : la bureaucratie bâtit au nom de l’Etat des plans dont l’efficacité sinon l’imagination se révèle bien faible. Or, le passage de l’Etat de « soutien contre la rente » à l’Etat de droit « basé sur le travail et l’intelligence » et la démocratisation centrale et locale tenant compte de notre anthropologie culturelle est un pari politique majeur pour éviter cette société anomique et ce cycle descendant analysé minutieusement par Ibn Khaldoun. En fait, concilier l’efficacité économique et une profonde justice sociale dans le cadre d’une économie ouverte et d’une réelle décentralisation (la régionalisation économique) et non déconcentration, la maîtrise du temps étant le principal défi des gouvernants au XXIème siècle en cette ère de mondialisation irréversible, constitue en fin de parcours, le défi principal de l’Algérie. Cela implique une réorientation urgente de toute la politique économique et sociale actuelle, et donc le mode de gouvernance qui a montré ses limites, la vertu des grands dirigeants étant de reconnaître leurs erreurs et de se corriger, la fuite en avant étant suicidaire.

* Expert International

1) La mauvaise gouvernance frappe à toutes les portes, Quotidien d’Oran septembre 2005 - La corruption socialisée Algérie Quotidien d’Oran juin 2006, contributions reproduites sur le site international www.google.fr. La refonte des institutions en Algérie a été abordée dans une longue contribution de Abderrahmane Mebtoul à la revue internationale africaine Cafrad (organisme sous l’égide de l’Unesco) à paraître juin 2008 -


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