Tribune libre - Ecrit par admin le Samedi 24 mai 2008 10:12 - 0 Commentaire
Connaissez-vous Henri Nanot ?
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par Akram Belkaïd
En France, il n’est pas besoin de longues démonstrations pour affirmer que beaucoup de choses restent à dire et à écrire à propos de la Guerre d’Algérie. Pourtant, au cours de ces dernières années, la parole s’est un peu plus libérée, pour le bien comme pour le pire. Des témoignages remontent à la surface et des récits amènent leurs lots de révélations ou de confirmations. Par exemple, plus personne n’ose contester l’emploi massif de la torture par l’armée française pour casser le mouvement nationaliste. Cela étant, des personnages répugnants comme le général Aussares ont beau occuper le devant de la scène, ils ne disent ou n’avouent rien de ce que les Algériens savaient déjà. Mais il arrive parfois, au détour d’une rencontre, que l’on découvre une nouvelle page, fut-elle anecdotique, de cette histoire franco-algérienne et cela grâce au travail d’un artiste. Il y a quelques jours, je me suis ainsi retrouvé dans un théâtre du vingtième arrondissement de Paris où était donnée une représentation d’une pièce intitulée « La nuit des feux » (*). Rassurez-vous, n’étant pas critique de métier et n’ayant pas vocation à le devenir, je ne vais pas vous infliger l’une de ces notes fastidieuses où, sous prétexte de juger une pièce, le journaliste impose sa propre grille de jugement esthétique.
Je me contenterai donc de vous dire que tout dans le spectacle m’a bouleversé, mise en scène comprise. Et l’essentiel que je tiens à vous faire partager est que cette pièce a pour fil conducteur le destin d’un homme qui a payé de sa vie le fait d’avoir désobéi. Il s’agit d’Henri Nanot, poète paysan limousin qui fut, à l’âge de 17 ans, membre de la résistance et du maquis de sa région. Plus tard, quand vint l’heure des guerres coloniales, l’homme fidèle à ses engagements a refusé d’aller se battre en Indochine ou en Algérie. Emprisonné pour un prétexte fallacieux, persécuté, puis interné en hôpital psychiatrique, il est mort dans des conditions mystérieuses en 1962 sans avoir jamais renié ses engagements.
D’Henri Nanot, voici ce que dit l’auteur de la pièce, Eugène Durif : cette histoire, est « celle d’un homme révolté par les guerres coloniales, parti en rébellion contre la guerre d’Algérie comme il avait pu entrer en résistance dans les années 40. Un homme à rebours de son époque, et à travers cette fiction, je me suis posé la question : qu’est-ce que l’esprit de résistance quand celui qui s’oppose à la loi est considéré comme un marginal (voire un ‘terroriste’) ? Qu’est-ce qui sépare la Résistance de la Révolte ? ». Vastes questions qui nous interpellent aujourd’hui encore et sous nombre de latitudes…
Ce qui est saisissant dans la personne d’Henri Nanot, c’est que son existence rappelait à certains vivants leurs lâchetés passées. Ne s’était-il pas engagé dans la résistance alors que des foules entières, classe politique et gauche comprises, faisaient allégeance au Maréchal ? Il est vrai que ceux qui ont souillé leur propre honneur ne pardonnent jamais à ceux qui représentent leur mauvaise conscience. Et contrairement à d’autres résistants qui se fourvoyèrent par la suite dans la guerre sale contre les nationalistes algériens, le paysan-poète a su rester dans la voie de rectitude. A-t-on jamais parlé d’Henri Nanot en Algérie ? Et d’ailleurs, combien ont-ils été comme lui qui, aux noms de leurs convictions et de leurs idéaux, ont refusé d’aller se battre de l’autre côté de la Méditerranée ? En Algérie, nous savons qu’il y a eu des déserteurs de l’armée française qui ont rejoint le FLN. Nous savons qu’il y a eu des réseaux de soutien en France, les fameux « porteurs de valises » mais combien d’entre nous savent que des hommes et des femmes se sont allongés sur les voies ferrées pour empêcher les trains transportant les conscrits de partir ?
Que savons-nous de ceux qui, sans aucun engagement politique, refusaient tout simplement d’aller à la guerre ? Car elle avait beau ne pas être officiellement nommée ainsi, tout le monde en France savait qu’il s’agissait d’une guerre et qu’elle était particulièrement sanglante.
Voir cette pièce, découvrir ce que fut l’engagement d’Henri Nanot m’a procuré aussi un apaisement. Depuis plusieurs années, et les attentats du 11 septembre 2001 ont aggravé le phénomène, on sent bien qu’il y a une volonté manifeste de réécrire l’histoire, la tentation étant grande de réexaminer la Guerre d’Algérie à l’aune des drames actuels. Il y a quelques semaines, j’ai regardé un téléfilm consacré à la vie du général De Gaulle. Ce fut un excellent moment car la qualité était vraiment au rendez-vous. Seule ombre au tableau, la scène qui illustrait le 1er Novembre 1954 était celle de l’attaque du bus où se trouvait le couple Monnerot, premières victimes civiles européennes du FLN. On sait que la mort de l’instituteur Guy Monnerot a longtemps été utilisée, elle l’est encore, pour disqualifier le FLN. Mais ce n’est pas cela qui me pose problème car je ne vois pas pourquoi il faudrait éluder cet épisode. En vérité, le vrai souci réside dans la manière dont ont été représentés dans le film les maquisards algériens : tous, et surtout leur chef, avaient une tête contemporaine de talibans ! D’ailleurs, soyez attentifs aux films récents qui parlent de la Guerre d’Algérie. Le plus souvent tournés au Maroc-avec des figurants qui parlent le marocain ce qui n’est pas toujours d’un bon effet pour la crédibilité du récit -, tous ou presque ont tendance à donner le look Al-Qaeda aux moudjahidine algériens. Et je ne sais vraiment pas s’il s’agit d’une simple bêtise ou de quelque chose de bien plus pernicieux. Ce que je sais par contre, c’est qu’il y a un « air du temps » qui veut faire entrer dans la tête des gens que, finalement, les Algériens ne voulaient pas l’indépendance et que le FLN la leur a imposée par la terreur. D’autres vont encore plus loin puisqu’ils cherchent à prouver que les nationalistes algériens n’ont été qu’une version nord-africaine du fascisme voire du nazisme. Mais désormais, quand séviront ces délires révisionnistes, j’aurai un autre moyen d’y échapper. Il me suffira de relire « les feux de la nuit » en pensant à la poésie d’un poète limousin nommé Henri Nanot.
(*) La Nuit des feux d’Eugène Durif au théâtre de la Colline, mise en scène de Karelle Prugnaud. Le texte de la pièce est publié chez Actes Sud.
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